LUNDI 5 JANVIER 2026

Chroniques d'un Infirmier

Témoignages authentiques du terrain médical

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3 min

j ai dix ans

Dix ans, l’âge des cartables trop lourds, des genoux écorchés, des anniversaires bruyants et des rêves démesurés. À dix ans, on devrait se demander si on sera footballeur ou astronaute. Pas si la chimio fera encore tomber les cheveux.Ce matin-là, je sonne chez lui pour un soin à domicile. C’est sa mère qui ouvre. Le même sourire fatigué, la même politesse presque excessive, comme si elle s’excusait déjà de déranger. Dans l’appartement, tout est à sa place. Trop à sa place. Un intérieur rangé avec une précision presque clinique, comme si le désordre avait quitté les lieux en même temps que l’insouciance.Lui est assis sur le canapé. Casquette vissée sur la tête, regard vif, sourire espiègle. Il me dit bonjour comme un grand. Une maturité précoce, qui n’est jamais un compliment quand elle s’impose si tôt.Je prépare le matériel. Il observe chaque geste, attentif, presque curieux. Il sait déjà. Il sait trop. À dix ans, il connaît le vocabulaire médical mieux que certaines tables de multiplication.— Ça va piquer un peu, mais pas longtemps, je dis. La phrase rituelle.Il hoche la tête. Pas de larmes. Pas de plainte. Juste cette façon de serrer les dents qui vous broie le cœur et vous rappelle que le courage, parfois, n’a rien d’héroïque. Il est juste nécessaire.Pendant que je soigne, il parle de son jeu vidéo préféré. D’un copain qu’il ne voit plus trop. De l’école qu’il suit « quand il peut ». La maladie est là, omniprésente, mais lui fait comme si elle n’existait pas. Comme une invitée gênante qu’on tolère sans jamais la nommer.Sa mère observe en silence. Les parents d’enfants malades ont un regard particulier. Un mélange d’amour infini, de peur constante et d’épuisement profond. Ils deviennent experts en dossiers médicaux, en délais administratifs, en salles d’attente. Ils vieillissent plus vite. Mais ils tiennent debout. Toujours.Quand j’ai terminé, il me pose la question, simplement :— Tu crois que je pourrai rejouer au foot bientôt ?Je ne mens pas. Je contourne. Je parle de patience, de courage, de petites victoires. De ce qu’on peut faire aujourd’hui. Il sourit. Il y croit. Et moi aussi, parce que je n’ai pas le droit de faire autrement. Parce que, dans ce système qui parle souvent de chiffres, de budgets et de réformes, l’espoir reste parfois le seul soin non remboursé mais indispensable.En repartant, je me dis que ce quartier en a vu des souffrances. Mais celle-ci est différente. Injuste. Brutale. Un enfant ne devrait jamais connaître les couloirs d’hôpital mieux que les cours de récréation. Un enfant ne devrait jamais apprendre la patience avant l’insouciance.Et pourtant, il affronte. À sa manière. Avec sa casquette, ses silences et son courage d’enfant.Moi, je ne fais que passer. Lui, il se bat.Et dans ce combat-là, je ne suis pas seulement infirmier.Je suis témoin.D’une enfance suspendue.Et d’un pays qui, parfois, oublie que derrière chaque ligne budgétaire, il y a un enfant de dix ans qui demande juste quand il pourra rejouer au foot.

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Mon engagement

Il est 6h01, et les Moulins dorment encore.Le jour s’étire doucement sur les façades, les volets laissent passer des traits de lumière pâle, et les premiers bruits du tram se mêlent au souffle de la ville. J’aime cette heure-là. C’est celle où Nice montre son vrai visage : humain, fragile, encore nu.Je quitte le cabinet, mon sac en bandoulière, et comme chaque matin, je traverse ces rues qui font partie de moi. Être infirmier libéral ici, ce n’est pas seulement prendre soin des corps : c’est marcher au cœur d’un quartier que trop de gens jugent sans le connaître.Moi, je le vois au réveil, quand il n’y a ni agitation, ni rumeurs, ni caricatures.Juste des vies.Des vies qui demandent qu’on ne les oublie pas.Ma première visite est pour Monsieur A., qui m’attend toujours derrière sa porte entrouverte. Une tension, quelques comprimés, un échange bref mais sincère. Dans ces instants, je ressens plus fort que jamais pourquoi je continue : parce que soigner, ici, c’est aussi réparer ce que la société a laissé s’effriter.Ce quartier, je ne m’y contente pas d’y travailler : je m’y engage.Cet engagement, il dépasse mes tournées.Il s’étend à ma ville, à Nice, à ce lien particulier que j’ai tissé avec elle au fil des années.Je la vois changer, évoluer, s’adapter. Je vois les efforts, les décisions, les prises de risques. Et parfois, en arpentant les Moulins à l’aube, je me surprends à sourire : tout ça, ce n’est pas le fruit du hasard.Je connais les hommes qui se battent pour que Nice avance.Certains, je marche à leurs côtés.Discrètement, humblement, mais avec conviction.Et parmi eux, il y en a un pour qui j’ai un profond respect : un homme qui, quoi qu’on en dise, ne lâche jamais sa ville.Je n’ai pas besoin de le nommer pour comprendre qu’il est présent dans chaque projet, chaque amélioration, chaque initiative qui redonne espoir à ces quartiers.Ceux qui savent, savent.Moi, je suis là, sur le terrain.Lui, là où se prennent les décisions.Et quelque part, nos chemins se croisent pour la même raison : Nice mérite qu’on se batte pour elle, jusqu’au bout.Ma tournée continue.Le soleil se lève franchement, les Moulins s’animent, les silhouettes se multiplient.Je marche, pas après pas, certain d’une chose : mon engagement n’est pas un discours, ni une posture.C’est une manière de vivre.Une manière d’aimer ma ville.

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Chronique de l’ombre

Il est 6h09. Le quartier respire encore au ralenti, suspendu entre nuit et matin. Les volets sont clos, les pas rares, et dans l’air flotte cette impression que tout peut encore basculer dans le silence. Je referme la porte du cabinet en tirant légèrement dessus pour ne réveiller personne, et je sens déjà que ce jour-là, comme tant d’autres, va se jouer dans les interstices : entre ce qu’on voit et ce qu’on préfère ne pas regarder.Être infirmier libéral à Nice Ouest, c’est avancer dans ces zones grises, celles où l’on soigne autant les corps que les failles invisibles. Derrière une prise de tension, un pansement, un traitement préparé, il y a des vies entières qui tiennent debout avec ce qu’elles peuvent. Ce sont des sourires qui tremblent, des voix trop basses, des regards qui disent tout sans demander grand-chose.Ma première visite ce matin, c’est Madame X. Parfois elle dort assise, parfois elle ne dort pas du tout. Elle survit dans cette ombre où les démarches s’entassent, où les refus s’additionnent, où l’on répète la même phrase, sèche et froide :« Ce n’est pas prioritaire. »Mais qui décide de la priorité d’un être humain ?Moi, je ne peux pas l’abandonner dans cette zone-là. Parce que quand j’entre chez elle, avant même de sortir mon tensiomètre, je vois la fatigue incrustée dans son corps, la solitude qui lui colle à la peau, et malgré tout, cette dignité farouche que même la nuit ne parvient pas à éteindre.Ce matin, je mesure sa tension, je prépare ses médicaments. Des gestes simples, presque banals. Mais derrière eux, il y a l’essentiel : être là, tenir, écouter, rappeler à quelqu’un qu’il n’est pas invisible.La vérité, c’est que Madame X n’a pas seulement besoin de soins.Elle a besoin d’un toit. Pas demain. Maintenant.Parce qu’un toit, c’est le point zéro de tout : la santé, la stabilité, l’avenir. Ce n’est pas une faveur, c’est une nécessité. Une urgence humaine.Alors je l’ai dit, je l’écris ici, et je continuerai.Parce que dans l’ombre de nos tournées, se joue parfois ce que d’autres ne voient jamais : la bataille discrète pour rendre un peu de lumière à ceux qu’on laisse trop souvent dans le noir.Et quand je ferme enfin mon carnet de tournée ,je n ai qu une certitude :demain tout recommence.Et c est très bien ainsi.

Enfants
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